En tant que descendant de Winkelried...

« L’ancienne Suisse, qui a duré cinq siècles, un demi-millénaire, du tournant du XIVe au tournant du XIXe siècle, c'est-à-dire plus longtemps que l'empire romain, n'était pas un "Etat-nation", ce concept du XIXe siècle. Mais aucun Etat européen ne l'était avant le XIXe siècle, même pas la France, pourtant déjà constituée comme Etat dynastique depuis le Moyen Âge.

On peut bien ergoter et dénigrer les "mythes fondateurs" sous prétexte de carbone 14 ou toute autre cuistrerie, il n'en reste pas moins que quelque chose s'est enclenché dans les Waldstätten à la fin du XIIIe siècle, qui s'est noué au début du XIVe : un pôle régional d'autodéfense militaire si fort qu'il exerça son attraction sur des villes aussi importantes que Lucerne et Zurich qui rejoignirent rapidement l'alliance, suivies par Berne. Ponctué de batailles : Morgarten, Sempach, Näfels, le processus d'intégration se développa avec une rapidité foudroyante si bien qu'en 1481 avant l'adhésion de Fribourg et Soleure on avait déjà une Confédération des 8 cantons contenant en germe la Suisse actuelle dans toute son extension. Elle comptera 13 cantons dès 1513, sans compter les pays sujets. Si les Suisses échoueront à prendre pied en Allemagne du Sud, la guerre de Souabe leur permettra de s'affranchir de facto de toute hégémonie impériale en attendant de se le voir confirmer de jure par les traités de Westphalie en 1648. Les cantons étendront leur domination sur le Toggenburg, l'Argovie, le Pays de Vaud, et s'inféoderont même un temps le duché de Milan ! Ainsi ils dominaient tout l'espace entre Léman et Bodan, et débordaient sur la Lombardie. Ils auront des Etats alliés, dont Mulhouse et Rottweil, des droits sur la Franche-Comté, ils conserveront le Tessin comme bailliage commun, les Grisons, la Valteline, le Chablais et le Faucigny feront partie de leur zone d'influence.

Dans tout cela un fil conducteur constant : une volonté farouche de résister à l'hégémonie, qui était à l'origine celle des Habsbourg; un esprit d'indépendance acharné, passionné, qui n'aura de cesse de s'affranchir de la juridiction du Reichskammergericht. Cet esprit restera une constante de la Suisse. Les Radicaux le remettront à l'honneur après 1848, rompant avec les divisions internes et le service étranger de l'Ancien Régime. On peut bien dire que le vote historique du 6 décembre 1992 s'inscrit dans le droit fil de cette tradition.

Bien sur, la Réforme a brisé un élan et empêché la poursuite de la grande politique européenne esquissée par les Confédérés, que d'ailleurs l'absence d'un gouvernement centralisé ne permettait pas. Il n'en reste pas moins que jusqu'à la fin du XVIIIe siècle exista un système politique autonome, avec sa propre Diète, ses conflits internes mais son unité évidente dans le système étatique et diplomatique européen de l'époque. Et la genèse en remonte aux pactes de la fin du XIIIe-début du XIVe siècle. 1798 a été une invasion militaire, et une calamité pour tout le pays, même s'il y a eu des bénéficiaires. 1798 et 1848 ont certes été des ruptures idéologiques, mais du point de vue de l'affirmation d'une entité helvétique, ces dates, principalement 1848, marquent l'aboutissement d'un processus parvenu à maturité, non pas la naissance de quelque chose qui n'existait pas auparavant.

A quoi joue Le Temps en écrivant "Et si la Suisse primitive n'avait pas existé ? " et en parlant de "coup dur pour l'imagerie suisse" ? Si l'on veut dire que l'historiographie du XIXe siècle doit être mise au rencart, à la bonne heure. Elle avait été inventée par les Radicaux pour autojustifier leur pouvoir, et consistait à présenter Guillaume Tell, Werner Stauffacher, Arnold de Melchtal et Walter Fürst comme des révolutionnaires radicaux et des démocrates avant l'heure. C'était une imposture. Il y a longtemps que l'on sait que cette théorie était de pure propagande. Mais si l'on veut faire croire qu'il n'y a pas eu dans l'ancienne Suisse une vision politique consciente, et – si ce n'est un Etat au sens moderne – ce qu'il faut bien appeler une politique d'Etat, visant à l'affirmation et la garantie mutuelle d'une indépendance aussi large que possible, dans les conditions de l'ancienne Europe, alors là pour le coup on commet une coupable instrumentalisation de l'histoire en niant une réalité massive qui a duré cinq siècles, et on le fait dans un but purement idéologique : délégitimer ceux qui, dans la continuité de l'effort constant et patient des Suisses depuis les origines, refusent l'asservissement à un nouvel impérialisme continental.

En réalité, à lire vos articles entre les lignes, on a plutôt l'impression que l'instrumentalisation tendancieuse de l'histoire n'est pas le fait de l'historien iconoclaste Roger Sablonier, mais bien plutôt des médias, qui désirent tellement que la Suisse disparaisse dans un magma européiste, qu'ils voudraient faire croire, contre toute évidence, qu'au fond elle n'a jamais existé. »


Jean-Vital DE MURALT, Le Temps, 20 août 2008

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