" Quelque chose dont les conséquences demeuraient encore incalculables venait de se passer dans le monde. La victoire de 1956 avait pu paraître un coup de chance aidé par la Grande-Bretagne et la France, celle de 1967 n'était due qu'au génie de la guerre et à une démonstration éclatante du Blitzkrieg. Ce qui importait, ce n'était pas seulement la victoire de David contre Goliath, facile cliché fourni aux éditorialistes essoufflés, mais le blason juif redoré dans le monde occidental par la victoire d'une poignée d'Israéliens. Même s'il s'agissait d'une confusion, les images miteuses des petits Juifs confinés dans leurs ghettos et leurs métiers infamants, les images graisseuses et boursouflées des banquiers juifs fumant de gros havanes s'effaçaient, démodées soudain, pour laisser place aux images d'Épinal d'une jeunesse musclée et tannée, le visage résolu sous le casque d'acier, le corps tendu dans la tenue léopard, tirant au pistolet mitrailleur la cigarette aux lèvres, parcourant le désert dans des half-tracks poussiéreux empanachés de poussière jaune. Le drapeau bleu et blanc, frappé à l'étoile de David, flottait sur Jérusalem. Une nouvelle ère commençait, et comme toujours nous n'en savions rien, nous pouvions à peine le pressentir. "
Michel DÉON, Les Poneys sauvages, 1970
" - Refus en France bien sûr, mais aussi en Angleterre, aux États-Unis. Le baromètre est au beau fixe avec l'U. R. S. S. qui déstalinise et envoie ses poètes gesticuler dans nos music-halls. Il ne faut pas compromettre la coexistence pacifique pour dix mille petits cons d'officiers polonais qui sont bien là où ils sont, sous cinq mètres de terre gelée. Vous comprenez pourquoi je ne suis pas heureux, pourquoi j'ai envie de tirer dans le tas.
- Il est impossible que tout le monde refuse.
- Non bien sûr, je peux toujours publier ça dans un journal d'extrême droite que la gauche bien-pensante mettra au panier avec un haussement d'épaules, ou bien dans le bulletin de la John Birch Society, mais ce serait ridiculiser mes informations. Croyez-moi, tout se tient. "
Michel DÉON, Les Poneys sauvages, 1970
" - C'est une certitude, croyez-moi. Une fois de plus, les communistes se montrent d'une lâcheté vomitive. Je les admirerais s'ils acceptaient et revendiquaient le massacre de Katyn au nom de la Révolution et de ses intérêts supérieurs. Pour maintenir la Pologne sous son joug et en faire l'alliée docile qu'elle est aujourd'hui, il fallait passer sur le corps de ces 10'000 hommes, les cadres de la nation polonaise, ceux qui auraient mené la résistance contre tous les occupants, soviétiques ou allemands. Il n'y avait pas d'autre alternative, et en cela les communistes voient juste. Ce son les seuls qui voient juste. Pourtant je les hais quand ils se retranchent derrière l'hypocrisie occidentale. C'est se reconnaître coupables. Or, ils ne sont pas coupables. Ils ont eu entièrement raison. Du point de vue du léninisme, s'entend. "
Michel DÉON, Les Poneys sauvages, 1970
" Vous me direz que 10'000 morts au cours d'une guerre où ont disparu quelques millions d'hommes, ce n'est rien, que les camps de Dachau, de Mauthausen, de Ravensbrück ont englouti des centaines de milliers de vies humaines, mais les Allemands ont perdu la guerre et leurs crimes leur sont comptés un à un, tandis que les Soviets l'ont gagnées et la victoire les absout du plus lâche de tous les massacres. "
Michel DÉON, Les Poneys sauvages, 1970
" A moi, cette idée d'avortement faisait horreur. Réflexe bourgeois si vous voulez. N'y voyez aucune espèce de crainte religieuse. Je n'ai jamais eu la moindre angoisse métaphysique. Il est probable que la guerre qui sévissait alors a modelé nos deux attitudes opposées. On pouvait, en effet, réagir de deux façons : ne mettons plus d'enfants au monde, il ne faut pas qu'ils vivent ces horreurs-là; ou bien : mettons des enfants au monde, parce que nous saurons les protéger mieux que nos pères nous ont protégés, procréons pour une ère de paix, pour que nos sacrifices profitent au moins à notre chair et à notre sang. Vous voyez l'erreur, la mienne du moins. Nous n'avons pas plus que nos pères su protéger la paix. C'est une bonne leçon d'humilité, réconfortante en un sens. Nos pères n'étaient pas les imbéciles que nous avions cru. Comme nous, ils étaient les jouets de l'absurde. "
Michel DÉON, Les Poneys sauvages, 1970
" Nous le savions bien que les vieilles structures craquaient et qu'il fallait les remplacer. Mais devait-on se confier aux technocrates qui préparaient, au nom de la morale, un monde d'une amoralité parfaite, ou aux communistes qui préparaient au moyen de l'amoralité un monde moral qu'ils prétendaient parfait ? Oui, jamais la tentation n'avait été aussi forte qu'en ces années et si à quelques-uns nous butions alors, c'était à cause d'une idée surannée, une vieille lune qui s'éloignait, l'idée de la Liberté. Elle avait opposé Proudhon à Marx. Marx lui-même en avait souffert à l'intérieur de son propre système au point qu'on voyait la liberté apparaître dans les récits de jeunesse, disparaître dans Le Capital, resurgir dans l'exaltation de La Commune de Paris, puis mourir, étouffée au nom des nécessités de l'action, dans La critique du programme de Gotha. Naturellement, Marx était un fourre-tout, une auberge espagnole, mais il avait eu la prescience du poids terrible que pèserait sur nous la société moderne industrielle. Nous lui rendions cette justice qui en vaut bien d'autres, et sous son nom nous reconnaissions que les militants étaient unis par une enthousiaste et profonde fraternité. Camarade restait le plus beau titre dont on pouvait saluer un homme. Dommage seulement que le poing fût fermé, la main ouverte du fascisme était plus rassurante, mais le fascisme était vaincu dans son esprit, sinon dans les faits, et en cultiver la nostalgie relevait du masochisme. "
Michel DÉON, Les Poneys sauvages, 1970
" Les hommes passionnés se contentent de reporter leur passion sur une autre personne. Ce qui leur importe, c'est leur passion et très peu son objet. Les deuils de l'amitié sont bien plus graves que les deuils de la passion. "
Michel DÉON, Les Poneys sauvages, 1970
" Nous allons vers un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages. "
Michel DÉON, Les Poneys sauvages, 1970
" La réalité qui fut celle des personnages de cette histoire est encore la nôtre, et le
traumatisme de la dernière guerre mondiale n'est pas effacé. Nous avons vécu dans un brasier et ce que nous avions de plus cher a été brûlé ou desséché. Je n'oublie pas qu'au lendemain de cette guerre nombre d'entre nous éprouvèrent un élan fraternel vers les ennemis de la veille, et qu'on nous interdit cet élan comme pour mieux laisser pourrir en nous la victoire. Il aurait fallu reconstruire et nous nous sommes contentés de rafistoler les restes. Bienheureux ceux qui avaient tout perdu ! Leurs enfants ont ouvert les yeux dans un monde nettoyé au D. D. T. et à la bombe. Les charniers se sont révélés un bon fumier et nous vivons dans l'abondance avec pour seule crainte qu'elle nous étouffe. La grande peur n'est plus d'avoir faim, mais de trop manger. La grande peur n'est plus de ne pas faire l'amour quand le désir nous prend, mais de trop le faire et d'en être un jour écoeuré. "
Michel DÉON, Les Poneys sauvages, 1970
" […]Voir un être possédé à ce point par la volonté de vaincre, quel que fût le jeu ou l'enjeu, était un spectacle assez rare pour notre génération. Parce que nous étions les enfants des vainqueurs de 1918, nous partions dans la vie comme des gosses de riches, endormis par les musiques des régiments occupant la Ruhr, révulsés par les récits de guerre de nos pères qui juraient que leurs enfants ne connaîtraient pas ça. Cette mentalité défaitiste s'épanouissait en un climat flatteur. L'Europe basculait dans le monde moderne et, la tête à l'envers, s'offrait des grèves et des ouvrages défensifs quand les vaincus de la veille préparaient dans l'exaltation le Blitzkrieg et l'alliance avec le diable. Naturellement la sagesse était du côté des défaitistes, et nous ne répétions que trop: " encore un instant de bonheur, c'est toujours bon à prendre… ", morale d'un autre style qui finissait par ouater nos gestes, étouffer de pudeur nos cris. Certes, il existait des exceptions. Disons qu'elles étaients rares et que nous regardions avec un amusement distingué quelques violents qui auraient tué père et mère pour marquer un but au football ou remporter une victoire en aviron."
Michel DÉON, Les Poneys sauvages, 1970





